La rumeur d'une interdiction de fêter Noël dans les crèches de Val-de-Travers a enflammé les réseaux sociaux la semaine dernière. Cette controverse, bien que basée sur un malentendu, met en lumière les tensions autour de l'évolution des traditions religieuses dans une société de plus en plus plurielle et sécularisée.
Aucune décision mais une polémique qui ressemble à un brasier : la semaine dernière, l’exécutif de Val-de-Travers avait du démentir interdire les festivités de Noël dans les structures préscolaires.
Cette polémique s'inscrit dans un contexte social particulier, comme l'explique Philippe Gonzalez, sociologue des religions et spécialiste de l'espace public à l'Université de Lausanne. « On a une transformation importante de nos sociétés. C'est la question du ‘comment on gère le pluralisme’, ‘comment on gère l'arrivée de différentes traditions’, mais aussi la perte de vitesse du christianisme dans notre société », analyse-t-il.
Le canton de Neuchâtel illustre parfaitement cette évolution. « On est à 54% de personnes sans appartenance religieuse », précise le sociologue.
Religion et identité : un lien complexe
Malgré cette sécularisation croissante, les réactions virulentes à cette rumeur révèlent un attachement paradoxal aux traditions religieuses. « La religion a longtemps fonctionné comme un marqueur identitaire », observe Philippe Gonzalez. Il cite un élu d'un parti nationaliste suisse qui affirmait : « C'est important qu'il y ait une église au milieu du village, même si je n'y vais pas. » Ce paradoxe est au cœur des tensions actuelles. « Ce qui déstabilise les gens, c'est le fait qu'ils sentent bien que ce qu'ils considèrent être un noyau de l'identité suisse, qui est lié étroitement à des contenus religieux, est en train de basculer, quand bien même eux ne sont pas pratiquants », explique le chercheur.
Des réactions révélatrices
Après avoir analysé les commentaires sur les réseaux sociaux, Philippe Gonzalez note que, « souvent, les gens vont expliquer que ce sont nos traditions qui sont mises en danger. Et nos traditions, elles sont comprises ici dans un sens de propriété. » Une métaphore revient fréquemment sur les réseaux : « On lit souvent ‘quand je voyage à l'étranger, je me plie aux coutumes de l'étranger’. Or, cette manière de procéder signale qu'on n'est pas prêt à négocier sur ce que ça signifie que de vivre en Suisse », analyse le sociologue. « Et souvent la figure du musulman est pointée dans ce discours. »
L'évolution nécessaire des traditions
Pour Philippe Gonzalez, cette approche n'est pas viable à long terme. « Le propre d'une tradition, c'est qu'elle évolue. Et la question qui se pose aujourd'hui, c'est comment on fait évoluer cette tradition. »
Le sociologue met en garde contre certaines solutions simplistes. « Effacer simplement la référence religieuse, ce n'est pas une bonne idée. En revanche, on peut la thématiser, comme on thématise la présence d'une cathédrale au milieu d'une ville. »
Vers un débat citoyen constructif
Face à ces controverses, Philippe Gonzalez préconise « beaucoup de pédagogie » et « un vrai débat citoyen » pour « essayer de comprendre ensemble ce que ça signifie de trouver le bon curseur. » Il met cependant en garde contre les discussions sur les réseaux sociaux : « Je ne pense pas que les réseaux sociaux soient le lieu de ce débat citoyen. Il faut des conditions pour ce débat. »
Le sociologue établit un parallèle avec l'initiative anti-minarets de 2009, qui avait été « cadrée comme une défense des valeurs judéo-chrétiennes et de la civilisation chrétienne » dans un pays pourtant de plus en plus sécularisé.
« On est arrivé à cette situation qui est complètement paradoxale d'un vote qui traduit quelque chose comme une chrétienté sécularisée. C'est-à-dire qu'on fait de la religion l'élément déterminant de l'identité, quand bien même on n'y adhère plus », conclut-il. /aju









