Avec ses Lettres neuchâteloises publiées en 1784, l’écrivaine de Colombier a provoqué l’indignation des Neuchâtelois. Ses descriptions sincères des gens simples et de certains tabous de l’époque passaient mal. La Nouvelle revue neuchâteloise lui consacre son dernier numéro.
Isabelle de Charrière avait « un esprit pétillant comme du champagne. » Les mots étaient admiratifs ce jeudi lors de la présentation du dernier numéro de la Nouvelle Revue neuchâteloise, consacré à l’écrivaine. Celle-ci a vécu 35 ans à Colombier, au Manoir du Pontet, à la fin du 18e siècle.
Ses Lettres neuchâteloises paraissent en 1784. Isabelle de Charrière y pose son regard sur la région par l’intermédiaire d’Henri Meyer, un jeune Allemand terminant sa formation commerciale dans le chef-lieu. Les Neuchâtelois y sont décrits comme « ingénieux à demi, pleins de talens pour les arts d’industrie, & n’en avant aucun pour les arts de génie » (orthographe d’origine). Ces descriptions ont « vexé les Neuchâtelois », explique Valérie Cossy, professeure à l’Université de Lausanne et contributrice à la Nouvelle revue neuchâteloise. Un petit scandale a même éclaté dans la région avec des habitants heurtés « d’être regardés de manière assez réaliste, voire sans concession », selon la spécialiste.
Valérie Cossy : « La Suisse d’Isabelle de Charrière, ce n’est pas la Suisse des montagnes et des bons bergers. Elle montre les gens comme ils sont. »
Par l’intermédiaire de personnages ordinaires, comme une couturière de Boudevilliers, les Lettres neuchâteloises abordent certains tabous de leur époque. Une jeune femme enceinte hors mariage est au cœur de l’intrigue. « Parler d’une mère célibataire, de comment s’occuper de cet enfant, c’est un sujet présent dans toute l’œuvre d’Isabelle de Charrière. Et je pense que la société neuchâteloise des lecteurs n’appréciait pas qu’on lui mette le nez dans cette réalité-là », éclaire Valérie Cossy.
Un esprit indépendant
Lors de la présentation de leur dernier numéro, les contributeurs de la Nouvelle revue neuchâteloise ont salué l’esprit libre et indépendant de l’écrivaine. Malgré son appartenance à l’aristocratie, elle a toujours souhaité s’en distancier et lui adresser un regard critique. « Elle va aussi inculquer à beaucoup de jeunes femmes de la région qu’une femme peut être au foyer, protégée par son mari et faire des travaux d’aiguilles, mais peut aussi penser, prendre des initiatives et assumer sa liberté », ajoute Guillaume Poisson, co-directeur de l’ouvrage. Son esprit moderne a contribué au rayonnement intellectuel de Neuchâtel à la fin du 18e siècle, selon les contributeurs.
Guillaume Poisson : Isabelle de Charrière correspond tant avec de grands intellectuels des Lumières « qu’avec des jeunes filles de la région en difficulté. »
Si l’œuvre d’Isabelle de Charrière est aujourd’hui difficilement accessible, il sera bientôt plus simple de la lire : deux de ses romans seront réédités chez GF en 2026. Les contributeurs de la Nouvelle Revue neuchâteloise espèrent que ces ouvrages permettront aux lycéens et étudiants du canton de l’étudier davantage. /jti









